Il y a des trajectoires qui ne devraient pas mener à un alambic, et pourtant. Romuald Vincent a été architecte, designer, graphiste, puis un jour, un deuil et un vieux savoir-faire de village l'ont conduit vers la liquoristerie et l'herboristerie. De ce virage est né Djin, le premier gin sans alcool français, distillé aujourd'hui au cœur de la Spirits Valley cognaçaise. On lui a posé nos questions. Il a répondu sans langue de bois.
De l'architecture aux plantes médicinales
Peux-tu nous parler de ton parcours et de ce qui t'a amené à créer Djin Spirits ?
« Touche à tout, j'ai d'abord démarré ma carrière professionnelle en tant qu'architecte. En complément je faisais également du design et du graphisme. En 2015 j'ai décidé de rajouter une corde à mon arc si l'on peut dire quand je me suis formé en autodidacte à l'art de la liquoristerie et de l'herboristerie suite au décès de mon grand-père Christian. J'ai ainsi souhaité lui rendre hommage ainsi qu'à notre village en relançant son ancienne production artisanale de vins de plantes médicinaux que j'ai progressivement fait évoluer au gré des rencontres qui ont suivi. »
Rien d'un plan de carrière, donc. Plutôt un hommage qui a pris de l'ampleur.
La genèse : un barman qui n'avait rien à servir
« Le projet du Djin est né en 2018, à l'issue d'un échange avec un ami barman, qui s'est plaint de ne pas avoir de véritables alternatives de qualité à l'alcool, notamment dans l'élaboration de ses cocktails. On s'est rendu compte en partageant nos expériences respectives qu'il y avait une demande croissante de la part des consommateurs et paradoxalement très peu de produits à disposition. Quant à ceux qui existaient, ils n'étaient clairement pas satisfaisants au regard des nouvelles attentes. »
Un an de R&D et pas mal de dégustations plus tard, le premier batch de Djin Passion sort courant 2019, d'abord distribué au sein de la gamme traditionnelle Maison Dâme, avant de rencontrer un franc succès auprès des barmen mixologues parisiens. De quoi convaincre Romuald de créer une société dédiée, officiellement lancée en mars 2020. La veille du premier confinement.
Quatre valeurs, un seul cap
Djin Spirits tient sur quatre piliers, listés sans détour par son fondateur :
- La qualité — la maison la plus médaillée au monde sur les spiritueux sans alcool.
- La naturalité — certifiée bio, uniquement des matières premières végétales.
- L'artisanat — l'humain et le travail manuel au centre de la fabrication.
- L'innovation — la recherche continue de nouvelles techniques d'extraction aromatique.
Dans l'atelier : comment naît un Djin
On lui a demandé d'expliquer la mécanique, sans filtre technique :
« Nos cuvées sont élaborées par micro hydro-distillation à très haute température. Nous allons utiliser la chaleur pour vaporiser et concentrer un maximum d'éléments aromatiques sur une base d'eau à l'issue d'une série d'infusions préalables, en empêchant toute fermentation via une sélection précise de plantes aux vertus spécifiques qui vont inhiber entre autres l'action des levures. Plusieurs distillations séparées sont nécessaires pour élaborer les Djins : ce sont donc des cuvées d'assemblage. »
Deux gammes en découlent : Nature, brute de distillation, et Signature, élevée en fûts avec, à la clé, une conservation qui peut atteindre 4 ans à température ambiante. Rien ne se perd : le Sloe Djin naît de la macération de fruits dans le Djin Immunité et le Djin Passion, tandis que l'AmarOz est élaboré à partir des queues de distillation et des fonds d'alambics, récupérés et affinés plusieurs mois avant d'être réintégrés au processus. « Nous souhaitons respecter au maximum les grandes étapes d'élaboration des alcools blancs et bruns, en retrouvant cette démarche fondamentale de distillation puis de vieillissement en fûts. »
Nature ou Signature : deux façons de déguster
Selon Romuald, l'usage suit la gamme. Les esprits-de-plantes bruts de Nature se comportent comme des alcools blancs : ils se prêtent à des combinaisons aromatiques quasi infinies et font le bonheur des bartenders en cocktail. Les esprits vieillis en fûts de Signature, eux, rejoignent la philosophie des alcools bruns : un léger sucre résiduel, une suavité gourmande, à déguster pure sur glace ou en accompagnement d'un fromage ou d'un dessert. En clair : un digestif, tout simplement.
Le cocktail qu'il recommande : le French 75
« J'apprécie particulièrement le French 75, qui est un cocktail classique et élégant et qui fonctionne d'ailleurs avec tous nos produits, aussi bien dans une version 100 % sans alcool que low-ABV si on garde le champagne traditionnel. Qu'on utilise le Djin Passion, le Djin Immunité ou encore l'AmarOz dans les mêmes proportions, on aura à chaque fois un résultat aromatique différent, hyper intéressant et très équilibré. »
La recette qu'il donne :
- 3 cl de Djin (Passion, Immunité ou AmarOz)
- 1,5 cl de jus de citron
- 1,5 cl de sirop de sucre
- 6 cl de champagne ou de pétillant sans alcool
À préparer au shaker, en topant au champagne (ou au pétillant) directement dans le verre.
L'anecdote : trois niveaux de lecture dans un seul nom
On termine sur ce qu'on aime le plus : les histoires qui se cachent dans un nom.
« Les gens pensent souvent que le nom Djin est un simple jeu de mot avec le mot "gin", alors qu'en fait il y a plusieurs niveaux de lecture. En premier, je souhaitais mettre en avant cette idée d'esprits de plantes, et quoi de mieux qu'un Djinn ("esprit né de la flamme d'un feu sans fumée") pour parfaitement l'illustrer ! »
Un clin d'œil aussi à l'histoire de la distillation elle-même :
« C'est un joli rappel à la nature arabisante du produit, du process, et donc à cette notion d'esprit — déconnecté de l'alcool — qui a existé bien avant la conception actuelle des spiritueux, lorsque les alchimistes moyen-orientaux créèrent les premiers alambics et commencèrent à expérimenter la distillation, jusqu'à conduire à l'esprit-du-vin qui prendra finalement la dénomination d'eau-de-vie sous la plume du polymathe Raymond Lulle. »
Et un troisième niveau, plus inattendu :
« Avec cette écriture DJIN, je souhaitais également glisser une référence subtile à l'univers de la pharmacologie, puisqu'il s'agit d'une terminologie issue du monde médical : la "Dispensation Journalière Individuelle Nominative", autrement dit la préparation du pharmacien pour son patient. Le Djin fait ainsi le lien entre l'univers des spiritueux, de la distillation et de l'herboristerie ! »
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