La vie d’asado en asado

3 juil. 2026
Sobrissim - Km0 Asado -

Km 0 ? Un tour du monde des traditions culinaires les plus conviviales. Aujourd'hui, on traverse l'Atlantique pour s'offrir une belle tranche de vie : un asado à Buenos Aires.

Toute la journée, un soleil de plomb a chauffé la ville à blanc. À l'atelier, où notre héros répare du matériel électronique en tirant sur son maté brûlant, les gestes n'ont jamais été aussi lents. Il jette un coup d'œil distrait sur sa montre avant de s'engouffrer dans la rue Sarmiento. Il est 17h30. Bientôt, la chaleur va tomber et l'on pourra enfin respirer. Il s'arrête devant une grille colorée et sonne d'un geste décidé.

– C'est qui ? demande une voix féminine.
– C'est moi.
– On est sur le toit. Entre.

Le feu a pris. Les braises commencent à rougir. Bientôt Diego, le responsable des opérations, posera la viande et les légumes sur le grill. Walter, Rodolfo, Delia, Paula et quelques autres sont déjà là. Ils se sont arrangés pour débrayer dès qu'ils ont pu. Ce sont des potes de lycée. En Argentine, on ne mélange pas les torchons et les serviettes. Il y a l'asado familial, généralement le dimanche, l'asado avec les copains du quartier, l'asado avec les collègues du boulot, l'asado avec l'équipe de foot. La liste s'allonge aussi vite que grossissent les bedaines de ceux qui ne manqueraient pour rien au monde cette grande messe conviviale.

Effet bœuf

Inflation, déflation, hyper-inflation, banque centrale, FMI et taux d'intérêt… La conversation s'échauffe autour de la grande table en bois, posée à une distance stratégique du feu : pas trop loin pour suivre l'évolution de la cuisson, pas trop près pour éviter de respirer trop de fumée. Parmi les convives, il y a un gardien d'immeuble, un acteur, un vendeur de motos, une artiste et une prof d'anglais, mais leur maîtrise des notions macroéconomiques trahit les hauts et les bas de l'économie nationale. Pour l'instant, ils ignorent royalement les deux saladiers d'ensalada mixta (salade, tomates, oignons) que Delia a préparés pour accompagner la viande.

Un coup de sonnette interrompt les débats. Un retardataire, retenu plus longtemps que prévu au bureau, arrive avec une bouteille sous le bras pour se faire pardonner. Un délicieux parfum de bois et de viande grillée se répand dans l'atmosphère. On se donne des nouvelles. On refait le match du week-end. On prend les paris sur les prochains chiffres de l'inflation. On évoque ceux qui sont partis chercher une vie meilleure ailleurs. Walter a essayé. Il a pris un poste de professeur de théâtre dans une université espagnole. Il a tenu trois ans. « Je ne pouvais pas vivre loin de Buenos Aires, de mon quartier et de ces asados entre amis », avoue-t-il. « On revient toujours à son premier amour », pontifie Rodolfo en citant Gardel, le roi du tango, qui a poussé ses premiers trilles dans ce quartier, il y a plus d'un siècle.

Barbaque thérapie

« En réalité, la cuisson à petit feu n'est pas tant une règle d'or gastronomique qu'un prétexte pour faire durer le plaisir et papoter autour du feu », fait remarquer Delia en apportant un plat rempli de saucisses, de morceaux de boudin noir et de légumes grillés. Parmi ces derniers, il y a des poivrons, des oignons, des champignons pour le plus grand bonheur de Rodolfo, végétarien bon teint. « Les gauchos étaient des hommes très occupés. Ils n'avaient pas le temps de surveiller le feu. Grâce à l'asado, ils pouvaient cuire des quantités astronomiques de viande tout en dressant leurs chevaux », ajoute Diego en retournant un gigantesque morceau de barbaque.

Certains invités lorgnent du côté de la parrilla. On sent qu'ils aimeraient se fendre d'un conseil de spécialiste. Mais, en Argentine, on ne peut imaginer de pire offense que de mettre en doute les compétences de celui qui est en charge du barbecue. Alors, ils se taisent et piquent du nez dans leur Quilmes ou leur verre de Malbec. Paula, la prof d'anglais, partage ses secrets de minceur avec Delia. Cette dernière vante la silhouette de sa copine, pourtant réputée pour ne pas laisser sa part aux chiens. « Je bois du maté (une infusion d'herbes de la Pampa qui se boit très chaude dans une calebasse caractéristique, NDLR) toute la journée. Cortázar en parlait comme d'un poumon argentin de rechange pour les tristes et les solitaires. Moi, je l'utilise pour corriger. J'en bois un et je passe à la copie suivante », éclaire la belle.

Les heures ont passé. L'air s'est rafraîchi. Petit à petit, les conversations et le feu s'éteignent. Soudain Walter s'écrie : « Un tonnerre d'applaudissements pour le chef ! » Diego est aux anges. On se prend dans les bras. On se dit à la prochaine. Demain, la bande de copains retrouvera les petits tracas du quotidien. Un chef de mauvaise humeur. Un môme qui perce une dent. Un amour qui s'effiloche. Le cours du dollar qui n'en fait qu'à sa tête. On tiendra jusqu'aux prochaines retrouvailles. Car, après tout, en Argentine, on prend la vie asado après asado.

Photo de Benjamin R.sur Unsplash

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